Christian IV des Deux-Ponts, le prince allemand qui aimait Versailles et Trianon

A l’occasion de l’exposition du château de Versailles, Visiteurs de Versailles (1682-1789) (22 octobre 2017 - 25 février 2018), il nous a semblé intéressant d’évoquer une figure importante et méconnue des ces étrangers familiers du château et de Trianon : Christian IV, duc des Deux-Ponts, prince palatin du Rhin. Oublié jusqu’à présent, il fut l’un des princes étrangers les plus courus de la seconde moitié du règne de Louis XV tant par le roi lui-même que par sa maîtresse, Madame de Pompadour et la Cour où, fait rarissime, il fit l’unanimité. Au-delà des aspects politique et diplomatique, communs à la plupart de ces visiteurs étrangers, il revêtit aussi les aspects militaire et artistique. Surtout, contrairement à la plupart d’entre eux, il ne fut pas un hôte ponctuel de Versailles mais régulier et ce quand bien même son intérêt diplomatique faiblit à la fin des années 1750. Son charme, sa distinction, son amour de la France, de Versailles, Trianon et Paris surent séduire jusqu’au bout. Il fut beaucoup regretté à son décès en 1775 nous rappelle la baronne d’Oberkirch. Fait unique : il était devenu l’ami intime du roi et de sa royale maîtresse*.

 

                            Maurice-Quentin de La Tour : Louis XV, 1748, musée duLouvre                        Johann Christian von Mannlich : Christian IV des Deux-Ponts, Munich, 1771

 

Issu des Birkenfeld-Bitschwiller − branche cadette d'une des plus anciennes et des plus illustres maisons d'Allemagne, les Wittelsbach −, Christian IV des Deux-Ponts était né le 16 septembre 1722 à Bitschwiller en Alsace. Il se considérait, nous dit le duc de Zuckmantel, "aussi françois que sil étoit né au milieu de Versailles".

Apanage de la couronne de Suède où régnait la dynastie des Wittelsbach, le duché des Deux-Ponts était composé d'une série de territoires épars, coincés entre l'Alsace et le Palatinat. Il relevait de ce fait, à la fois du royaume de France et du Saint-Empire. La position géographique du duché était donc particulièrement stratégique. L'interpénétration des deux états était intense tant sur les plans linguistique que culturel, politique que militaire.

Le duc Christian IV éveilla singulièrement l'intérêt diplomatique de la France lorsqu'à partir de 1751, ses cousins, l'électeur de Bavière, Maximilien-Joseph dit Maximilien III, et l'électeur palatin, Charles-Théodore, allaient demeurer tous deux sans postérité masculine. Dans ces conditions, Christian IV  − qui était de la même maison − ne tarderait pas à devenir l'héritier présomptif de ses deux électorats-clefs du Saint-Empire, ses prétentions étant fondées par d'anciens pactes de famille.  

Mais l'impératrice Marie-Thérèse prétendait aussi à la couronne de Bavière et il était vital pour la France, après la guerre de Succession d'Autriche (1741-1748), de se conserver cet allié précieux. Le duc jouissait en Allemagne d'une considération d'autant plus grande que la France signa avec lui, le 30 mars 1751, un traité d'amitié qui fut renouvelé à plusieurs reprises en 1756, 1764, 1766, 1774 et 1776 et par lequel, notamment, il s'engageait à faire cesser les querelles frontalières avec l’Empire et, en cas de conflits, à mettre ses troupes au service de la France. Ses régiments Royal-Deux-Ponts et Royal-Alsace furent ainsi au service de la monarchie française jusqu'à la Révolution.

 

                                 Regiment royal Deux-Ponts, drapeau Colonel, 1757-1791                       Regiment royal Deux-Ponts, drapeau d'ordonnance, 1757-1791

 

Le duché avait toujours été un allié fidèle du royaume de France. Christian III partageait les mêmes sentiments francophiles que son fils depuis qu'il avait servi dans les armées de Louis XIV en tant que colonel du régiment d'infanterie allemande d'Alsace, puis comme maréchal de camp, dans les guerres de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697) et de Succession d'Espagne (1701-1714). Cousin d'Elisabeth-Charlotte, duchesse d'Orléans, princesse palatine, il était un des hôtes privilégiés de la Cour de Versailles. En souvenir de ses services, la France avait soutenu en 1742, en vain, la candidature de son fils Christian IV au trône de Suède.

Christian IV devint peu à peu l'ami personnel de Louis XV. Il vouait en effet au roi une réelle fascination. Il écrit ainsi à la marquise de Pompadour en juin 1751 : "Je puis dire que je n'ai jamais senti de plus vive peine que le dernier jour que j'étois à Versailles, en prenant congé du Roy et de vous, rien ne m'a paru plus cruel que de m'éloigner des deux Personnes du monde auxquelles je suis le plus attaché (…)".

Cet amour pour le roi fut observé par de nombreux contemporains. Le duc de Luynes remarque, lors de l'arrivée du duc à Versailles, en février 1753, qu' "il fait toujours fort assidûment sa cour au Roi qui le traite avec beaucoup de bonté". Dufort de Cheverny souligne à la mort de Louis XV en mai 1774, que Christian IV arriva "avec la tristesse peinte sur le visage, car il étoit attaché au Roi". Son peintre, le fameux Johann Christian von Mannlich déclare, pour sa part, que lors de chaque séjour à Paris, le duc passait "la plus grande partie de son temps à Versailles chez le Roi son ami". Voltaire verra en lui le prince éclairé idéal, celui avec lequel, dit-il, "on devroit passer sa vie", rendant hommage au protecteur de la vérité et de la liberté.

                        

                                          Philip Adolf Leclerc, Château de Jägersburg, Allemagne, 1786, coll. privée

                                                      

Dès qu'il était informé de son arrivée, Louis XV veillait auprès du marquis de Verneuil, introducteur des ambassadeurs à la Cour, à ce que le duc des Deux-Ponts fut traité avec égard et "distinction". Christian IV fit part au duc de Zuckmantel en 1755 combien il avait été sensible à l'accueil que le roi et la Cour lui avaient ménagé pendant son séjour. Avant d'être présenté officiellement au roi, Christian IV faisait notifier son arrivée par son ministre à la Cour − Wernicke ou Pachelbel − auprès du marquis de Verneuil, lequel informait en retour ces derniers du jour de sa réception. Son arrivée et son départ de Versailles étaient marqués, comme tout hôte de marque, par une audience particulière dans le cabinet du roi, puis dans celui de la reine.

Cette affection de Louis XV pour le duc des Deux-Ponts était liée sans doute, outre les considérations diplomatiques susdites, à l'attitude que le duché avait tenue à l'égard de son beau-père Stanislas : celui-ci avait été accueilli, rappelons-le, en 1714, après qu'il fût dépossédé de la couronne de Pologne. Il mena là, quatre années durant, une existence paisible, satisfaisant notamment son goût des turqueries dans la fameuse folie de Tschifflik.

A chaque venue du duc des Deux-Ponts, le roi tâchait de le contenter en lui faisant l'honneur de ses petits soupers, du théâtre des petits appartements et de ses parties de chasse, parties que Christian IV mettait un point d'honneur à ne pas manquer : "Il ne vient à Versailles", dit Luynes, "que pour les jours de chasse et pour souper dans les cabinets". Le roi lui avait fait attribuer un logement à Versailles dans l’aile sud des ministres, comme le rappelle William R. Newton, et lui faisait souvent les honneurs de Marly où il était traité "tout au mieux".

 

                                         Salle à manger des petits appartements du roi, dite des

 

C'est au cours de l'un des petits soupers que le roi lui fit demander, en 1752, les plans que l’un de ses architectes, Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne, petit-fils de Jules Hardouin-Mansart, avait composés pour sa résidence de Jägersburg, variante franco-allemande du Grand Trianon**.

Soucieux de se conserver le crédit du prince, Louis XV n'avait pas hésité à employer les services de sa maîtresse, Madame de Pompadour. Une abondante correspondance témoigne, au-delà des seules préoccupations diplomatiques, de l'attachement sincère qui liait le duc et la marquise. Comme il ne disposait pas encore d'hôtel à Paris, elle mit à sa disposition en 1752 celui qu'elle possédait rue Saint-Marc, lequel se trouvait être mitoyen d'une maison que Mansart de Sagonne avait construite en 1739, rue de Richelieu. Le duc trouvera finalement à se loger dans un hôtel non loin de là, rue Royale, sur la butte des Moulins. Il acquerra en 1767, l'hôtel de Lorges, œuvre fameuse de Jules Hardouin-Mansart (démolie), rue neuve Saint-Augustin, où exercera Pierre Patte, successeur de Mansart de Sagonne en 1756.

 

                             Johann George Ziesenis, Christian IV en chasseur, 1757, Darmstadt                      François Boucher, Madame de Pompadour, 1756, Munich

 

Wernicke, ministre du duc à Paris, rappelle combien Madame de Pompadour "chant[ait] les louanges de S.A.S. partout où elle se trouv[ait]" et le faisait "chercher dans tout Versailles pour qu'il soupe avec le Roi et elle".  

La conversion de Christian IV, prince protestant, au catholicisme, eut lieu secrètement, en mars 1755, dans les petits appartements du roi à Versailles devant Louis-Constantin, cardinal de Rohan, Premier aumônier du roi et landgrave d'Alsace. Elle était la condition sine qua non du soutien de la France dans ses prétentions dynastiques sur la Bavière. Malheureusement, son mariage morganatique avec la comédienne Marie-Anne Camasse en 1757 ruina définitivement ses prétentions et, par là même, les espoirs que la France portait en lui. Le duc des Deux-Ponts ne revêtit dès lors, aux yeux de la diplomatie française, qu'un intérêt secondaire.

                                          

                                          Le château de Jägersburg en 1757 (détail du tableau de Ziesenis), cl. Ph. Cachau    

                                  

Comme Louis XIV, Louis XV et nombre de ses contemporains, Christian IV était féru d’architecture. Pierre du Colombier a remarquablement démontré la fascination qu'exerça sur les principautés allemandes depuis la fin du XVIIe siècle, le Roi-Soleil et ses résidences qui, telles Versailles, Marly, Trianon ou Clagny, étaient toutes l'œuvre de Jules Hardouin-Mansart. Tous les princes vivaient dans l'éblouissement du soleil louis-quatorzien, au point que les noms de Versailles, Trianon et Marly revenaient comme un leitmotiv. Les lignes horizontales des façades démesurées de Versailles et de Trianon frappèrent les imaginations et furent reprises ainsi au château de Jägersburg. Marly, qui influença aussi ce château, n'eut pas moins de succès, et son nom passera − comme celui de Trianon − dans le langage courant pour désigner une demeure de plaisance.

Cette fascination du grand roi et de Versailles s'était exercée très tôt dans l'entourage de Christian IV puisque son cousin, l'électeur palatin Charles-Philippe avait confié à partir de 1720 à Louis-Rémy de La Fosse la construction de l'imposant château de Mannheim qui, avec ses longues façades, se voulait l'une des expressions les plus significatives de Versailles. Si l'on en croit Fiske Kimball, c'est précisément dans les années 1750 − celles de la construction du château de Jägersburg − que les Allemands se révélèrent les plus réceptifs à l'architecture française dont le dernier des Mansart était alors l'un des grands représentants.

Le duc des Deux-Ponts tenait d'autant plus à s'attacher les services de ce dernier qu'on le savait bon architecte, qu'il travaillait pour les personnalités les plus prestigieuses de la Cour. Il était alors engagé sur des chantiers aussi réputés que l'église royale Saint-Louis de Versailles, le château d'Asnières, le monastère royal de Prouille ou les projets de places royales de Paris et de Marseille. Il en allait du prestige du duché. Les architectes français, et surtout parisiens, étaient réputés pour leur science de la distribution que ne maîtrisaient pas, pensait-on, les architectes italiens. Christina IV fit ainsi de Mansart de Sagonne, en 1752, son "surintendant des Bâtiments" à l'instar de Louis XIV avec Jules Hardouin-Mansart. Ce titre s'inscrivait dans la tradition des cours germaniques du XVIIIe siècle. Pierre du Colombier a montré comment les princes allemands étaient accoutumés à donner de telles charges à des architectes français ou francophones.

 

             Jules Hardouin-Mansart, Grand Trianon, 1687-1688, cl. Ph. Cachau                   Jean-Louis Lemoyne, Jules Hardouin-Mansart, 1703, Louvre

 

Ce n’était pas la première fois que la famille Mansart travaillait pour l’Allemagne : Hardouin-Mansart avait été en relation, rappelons-le, dès 1704 avec l'électeur de Cologne, Joseph-Clément pour le projet de l'église Saint-Michel de Bonn qui fut finalement confié à Robert de Cotte, son beau-frère. Ce dernier avait travaillé pour le même électeur aux projets des palais de Bonn, de Poppelsdorf, de Godesberg et de Brülh entre 1713 et 1721, à celui du prince- évêque Philippe-François de Schönborn à Wurtzbourg en 1723, et enfin à celui du prince Anselme-François de La Tour-et-Taxis  à Francfort en 1727-1728.

À l'occasion de leur mariage en 1757, le duc avait élevé son épouse, la comédienne Marie-Anne Camasse, au rang de comtesse de Forbach et la fit portraiturer par Jean-Marc Nattier. La seigneurie de Forbach avait été acquise, rappelons-le, l’année précédente dans la perspective de ce mariage. De leur union, naquirent six enfants, quatre fils et deux filles, dont quatre survécurent : Christian, aîné des comtes de Forbach, seigneur de Bousbach, colonel du régiment royal Deux-Ponts ; Caroline, aînée des comtesses de Forbach, qui épousera César-François-Legeac, chevalier de Lansalut ; Guillaume, comte de Forbach, seigneur de Pulfersheim et autres lieux, colonel en second du régiment susdit ; et Elisabeth-Frédéric-Auguste, comtesse de Forbach.

 

                                         Johann Christian von Manlich, Marie-Anne Camasse, comtesse de Forbach et ses enfants, vers 1776

 

Christian IV décéda, le 5 novembre 1775, à sa résidence de Pétersheim, au nord de Jägersburg, à deux heures du matin, victime d' "une fluxion de poitrine compliquée d'humeurs dartreuses et de goutte", et non d'un accident de chasse, éventré par un cerf, comme l'a rapporté la baronne d'Oberkirch. Réputé l' "un des hommes les plus agréables qu'il y ait en société", la baronne écrivit à son décès qu' "on regretta vivement ce prince, et surtout à cause du genre de sa mort".

Il mourut sans disposition testamentaire et l'inventaire de ses biens à Paris fut dressé, trois mois plus tard, en février 1776, à la requête de son successeur au duché et "seul héritier", son neveu Charles II Auguste, comte palatin du Rhin, duc de Bavière d’où descendront tous les rois de Bavière. La veuve de Christian IV, reconnue douairière des Deux-Ponts, conserva le comté de Forbach et l'hôtel de la rue neuve Saint-Augustin. Elle demeura dans le duché jusqu'aux incursions révolutionnaires de 1793.

Jusqu’au bout, Christian IV demeura attaché à Versailles et Trianon. Il disposait, nous rappelle Mannlich de la clef du domaine de Trianon où il pouvait aller à sa guise. Il évoque aussi dans ses mémoires comment au simplement non de son maître, le jardinier du Petit Trianon lui fit visiter les lieux en l’absence de Louis XV et de Madame de Pompadour. C’est probablement sur les conseils du duc que l’allée y menant fut plantée de peupliers, et non d’ormes ou de tilleuls suivant la tradition versaillaise, comme l’avait été celle menant à son Trianon, le château de Jägersburg. Un juste retour des choses en somme.

 

  Philipp Adolf Leclerc, Le chateau de Jägersburg du côté de l'allée centrale, 1786, Spire     Claude-Louis Châtelet, Le Petit Trianon du côté de l'allée centrale, 1784, Parme

 

*Ce texte est un condensé de notre importante étude sur le duc des Deux-Ponts rédigée pour notre thèse "Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne, dernier des Mansart (1711-1778)", soutenue à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne en 2004. Étude qui entrait dans le cadre de celle sur les commanditaires de l'architecte. La version complète paraitra dans l'ouvrage prévu sur la correspondance inédite entre le duc et la marquise de Pompadour (éditions Hommel). Cette correspondance a fait l'objet d'un article dans la revue Château de Versailles, n° 26, été 2017, p. 52-53.

**Sur cette résidence, voir notre article dans la revue de l'Institut historique allemand de Paris, Francia, en 2012.

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