Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne et l'hôtel de Gramont à Paris (1749)

L'exposition  "L'air de famille. Les enfants de la collection Gramont, XVIe-XXe siècles", qui se tient au Musée basque et de l'histoire de Bayonne, du 16 décembre 2017 au 20 mai 2018, est pour nous l'occasion d'évoquer un aspect méconnu de l'histoire de cette grande famille aristocratique française, d'origine navaraise, possessionnée en Navarre, Béarn et Pays basque, avec le dernier Mansart à travers son fameux hôtel de la rue Saint-Augustin à Paris. 

Le 8 mars 1749, Antoine Antonin de Crévent d'Humières, duc de Gramont, brigadier des armées du roi, cédait à Jacques Hardouin-Mansart de Sagonne, moyennant 450 000 livres, dont 50 000 livres pour les effets mobiliers, "une grande maison et hostel appelé l'hostel de Gramont scis à Paris, rue Neuve Saint Augustin" qui consistait en un grand corps de logis entre cour et jardin, un second en retour avec écuries et remises, à gauche de la cour, et un jardin planté par-derrière qui s'étendait jusqu'au Boulevard (des Italiens). L'hôtel couvrait une superficie de 3 310 toises et demi 15 pieds, et était chargé de 40 sols annuels envers la censive de la Grange-Batelière.

La vente comprenait également l'autorisation de percer deux rues sur le site de l'hôtel, autorisation que la famille avait obtenue par lettres patentes délivrées par le roi, à Marly, le 19 février 1726. Marie-Christine de Noailles, veuve d'Antoine IV, duc de Gramont, pair et maréchal de France, et son frère aîné, Adrien-Maurice, duc de Noailles - tous deux exécuteurs testamentaires du défunt, mort en 1725 -, avaient sollicité du roi, l'autorisation de lotir l'hôtel afin d'en faciliter la vente et de régler au plus vite les créanciers de la succession. Les lettres patentes prévoyaient l'ouverture d'une première rue de quatre toises de large en ligne droite, depuis la rue Neuve-Saint-Augustin jusqu'au Boulevard, dite "de Gramont", et d'une seconde, identique, depuis celle-ci jusqu'à la rue de Richelieu, en  passant  par  le cul-de-sac de l'hôtel de Ménars dont elle devait reprendre le nom. L'autorisation du roi n'était cependant d'aucun effet tant que les lettres patentes n'étaient pas enregistrées au Parlement. Elles ne le seront que le 21 août 1763.

L'hôtel appartenait au duc de Gramont vendeur, en vertu de la substitution que son bisaïeul, Antoine IV, avait porté dans son testament passé devant Me Bapteste, notaire à Paris, le 25 novembre 1724, et qui fut confirmée par le codicille qu'il avait passé devant le même notaire, le 7 septembre 1725, lequel instituait pour légataire universel, son fils aîné, Louis-Antoine-Arnaud de Gramont, duc de Louvigny. Antoine-Antonin avait ainsi hérité de l'hôtel après la mort de son père, Louis, comte de Gramont, à la bataille de Fontenoy, le 11 mai 1745.

Mansart de Sagonne n'était réputé jouir de son acquisition qu'à compter d'avril 1750 et qu'après avoir obtenu le décret volontaire de l'hôtel. Il devait également acquitter dans les trois mois à partir de cette date, la somme de 250 livres et les intérêts au denier 20. Le duc laissait entre-temps les 200 000 livres restantes entre les mains de l'architecte comme fonds de garantie du douaire de la duchesse de Gramont, son épouse. Mansart remit au duc, le jour même de la vente, 30 000 livres de pot-de-vin et, cinq jours plus tard, un acompte de 12 000 livres.

L'hôtel de Gramont formait, par l'ampleur de son terrain, l'un des plus beaux sites du secteur de la rue de Richelieu. Son emplacement revêtait pour Mansart de Sagonne un intérêt d'autant plus stratégique qu'outre la finance, la rue Neuve-Saint-Augustin était devenue le centre de l'administration des Bâtiments du roi : on y trouvait notamment le magasin des marbres du roi.  Le Boulevard devenait, par ailleurs, le nouveau lieu à la mode. Les promoteurs de la seconde moitié du siècle ne s'y tromperont pas, lorsqu'ils lotiront successivement, dans les années 1770 et 1780, les hôtels de Deux-Ponts et de Choiseul qui se trouvaient dans la même rue. Après Hardouin-Mansart à l'hôtel de Lorges en 1697, Robert de Cotte avait travaillé lui aussi, à plusieurs reprises, dans cette rue : en 1713, pour le duc d'Antin et en 1724, pour la princesse de Conti. La tradition Mansart se poursuivait donc. Mansart de Sagonne avait été aiguillé sur l'acquisition de cet hôtel par le vaste chantier réalisé en 1738-1740 pour le financier Simon Boutin à l'angle des rues de Richelieu et Neuve Saint-Augustin, voisin de l'hôtel (cf. articles, 2016-2017)

L'hôtel de Gramont avait été bâti en 1654-1655, par Charles Chamois, pour les frères Pierre et Nicolas Monnerat, receveurs généraux des Finances comme Boutin plus tard. Décoré par Nicolas Loir, il leur fut confisqué en 1661, à l'occasion du procès de Nicolas Fouquet, leur complice. L'hôtel fut adjugé au roi par un arrêt de la Chambre de justice du 22 août 1664, et fut échangé en 1667 contre celui que les Gramont possédaient rue du Louvre, anciennement hôtel de Clèves. Il fut augmenté à plusieurs reprises au cours des XVIIe et XVIIIe siècles.

Mansart de Sagonne devait jouir peu de temps de son acquisition. Par un exploit du 6 décembre 1749, l'hôtel fit l'objet d'un retrait lignager de la part de Casenave, tuteur onéraire de Louis-Antoine-Arnaud de Gramont, comte de Guiche, fils mineur du comte de Gramont. La procédure - décrite par Desgodetz - n'avait pas tant pour objet de préserver les droits de l'héritier présomptif que de maintenir le bien dans la famille.

Apparue au XIIIe siècle, l'institution du retrait lignager entendait concilier les droits éventuels des descendants et ceux du propriétaire légitime qui souhaitait disposer librement de son bien. La vente d'un bien immobilier - tenue parfois pour une dilapidation du patrimoine familial - n'était autorisée à condition que l'un des parents du vendeur puisse, dans l'année qui suivait la vente, se substituer à l'acquéreur étranger et retirer le bien qui lui avait été vendu, en remboursant le prix de la vente. En vertu de l'article 136 de la coutume de Paris, le remboursement devait s'effectuer dans les vingt-quatre heures. La procédure, qui donna lieu à de multiples réclamations, fut abolie par décrets des 17 et 19 juillet 1790.

Si l'on ignore les motivations réelles du retrait lignager de l'hôtel de Gramont,  il semble bien que le prix de la vente ait été estimé par les ayants-droit comme trop avantageux. On peut soupçonner également une manœuvre de la famille de Noailles contre Mansart de Sagonne : le duc de Noailles était en effet - avec le duc de Biron -, le tuteur honoraire dudit mineur. Il lui était ainsi loisible, par cette manœuvre, de servir - d'une manière ou d'une autre - les intérêts de son fils, le comte de Noailles*.

Casenave fit procéder, le 21 mars 1757, à l'estimation de l'hôtel qui fut portée à 440 000 livres, soit un prix moindre que celui qui fut fait à Mansart de Sagonne ! Le comte de Guiche, émancipé d'âge par son mariage avec Catherine-Louise-Philippe de Noailles, parvint toutefois à vendre l'hôtel, le 2 septembre 1763,  à  Pierre Clément, prêtre bachelier de la Sorbonne, moyennant la somme 501.100 livres. Il était assisté de Dominique Houssé, écuyer, son curateur aux causes et actions immobilières, et de ses deux tuteurs honoraires.

Comme beaucoup d'aristocrates, les Gramont s'étaient laissés tenter par la spéculation en espérant tirer de la transaction - comme il se doit - le plus grand profit. Ils suivaient l'exemple du prince de Savoie-Carignan, dont la vente progressive de l'hôtel de Soissons alimentait alors les conversations. Les ducs de Choiseul et d'Orléans, les comtes d'Artois et de Provence devaient procéder de même dans la seconde moitié du siècle.

Cette pratique - qui visait souvent à solder d'énormes créances - peut paraître surprenante pour des gens qui éprouvaient - par principe - une certaine répugnance à l'égard de l'argent et de toute activité marchande. Il est vrai que Louis XIV avait donné lui-même l'exemple lors de la création de la ville de Versailles, quoiqu'il ait dû recourir aux dons de terrains pour atteindre ses objectifs !

Avec le retrait lignager de 1749, Mansart de Sagonne perdit là une occasion exceptionnelle d'accroître sa fortune, ainsi que sa notoriété dans la capitale. Il tira l'année suivante les leçons de sa mésaventure lors de l'acquisition de la maison de la rue Montmartre qui fut sujette au même procédé. Si l'on ignore ses intentions réelles sur le terrain de l'hôtel, il envisageait très probablement de le lotir suivant les projets qu'il avait établis pour l'hôtel de Lesdiguières, rue de la Cerisaie, près de la Bastille, dix ans plus tôt, et de rentabiliser le plus possible l'espace par des parcelles étroites.

Le terrain de l'hôtel de Gramont fut en effet divisé en vingt-six lots que l'on mit en vente d'octobre 1766 à février 1775. La plus grosse partie des terrains fut vendue entre 1769 et 1772. La rue de Gramont avait été percée en 1765 après que l'abbé Clément, propriétaire de l'hôtel, ait sollicité le renouvellement des lettres patentes de 1726. Un arrêt du conseil du 26 août 1765, confirmé par lettres patentes du 1er juillet, et enregistré au Parlement, le 19, lui donna satisfaction. Il fit dresser, le 30 septembre, par le Bureau de la ville de Paris, le procès-verbal d'alignement de la rue qui fut tracée, dit Jaillot, dans le prolongement de la rue Sainte-Anne jusqu'au Boulevard, "pour la commodité du public". Le  vœu émis par les habitants dès 1645, était ainsi exaucé. La rue Ménars fut tracée, quant à elle, dans les mêmes conditions, jusqu'à la rue de Gramont. On peut voir sur le plan de Turgot, daté de 1739, le cul-de-sac qu'elle formait à l'origine, sur le flanc droit de l'hôtel Ménars. La plus grande partie subsistante de l'hôtel de Gramont devint, de 1757 à 1781, le siège du lieutenant de police de Paris.

 

*Les Noailles étaient liés aux Mansart par le mariage d'Anne-Claude-Louise d'Arpajon, arrière-petite-fille de Jules Hardouin-Mansart, avec le comte Philippe de Noailles, duc de Mouchy en 1741. La marquise d'Arpajon représentait la lignée légitime d'Hardouin-Mansart contre Mansart de Sagonne, son grand cousin germain, enfant adultérin (sur la difficile succession de Jules Hardouin-Mansart au XVIIIe siècle entre branches légitime et illégitime, cf. notre thèse soutenue en 2004 à Paris-I, consultable à la Bibliothèque municipale de Versailles). 

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