Maisons-Laffitte

Plaidoyer pour le château de Maisons. Lettre ouverte à Marie Lavandier

Lettre ouverte à Marie Lavandier, présidente du Centre des Monuments Nationaux (CMN).

                                                                                                Le 30/11/2025

Madame la Présidente,

Le château de Maisons-Laffitte est le fleuron de l’architecture classique française comme rappelé justement dans la belle exposition sur le comte d’Artois, actuellement en cours.

Jacques-François Blondel y conduisit régulièrement ses élèves et des générations d’architectes se sont formés après lui à l’examen scrupuleux de ce chef-d’œuvre du Grand Mansart. François Mansart y exprima en effet sa vision la plus parfaite de l’architecture, n’hésitant pas à démolir les parties qui ne lui convenaient pas, au grand dam de son client, René de Longueil. Mansart est un architecte qui se mérite et ce château ne fut pas peu dans la réputation du nom.

On pensait qu’avec l’exposition, dont les moyens sont perceptibles, le CMN aurait procédé à l’achèvement de la restauration de la façade sur jardin - celle sur cour a été effectuée en 2016, soit 10 ans déjà ! - et que celle de la salle à manger du comte d’Artois, production fameuse de Bélanger, aurait été réalisée. Il n’en est rien. C’est toujours le même état gris, loin du faste cher à Artois.

En poursuivant la visite, on s’aperçoit que la superbe salle de bal et l'antichambre du roi ensuite, la chambre du maréchal de Lannes et d’autres pièces affectent le même état gris indigne d’une demeure de tant de personnalités. La chambre du maréchal Lannes pourrait être aisément rétablie avec le soutien de la Fondation Napoléon ou d’autres institutions napoléoniennes.

Depuis ma première visite dans les années 1980, j’ai toujours eu le même sentiment et d’autres avec moi : le CMN ne prend pas suffisamment la mesure de l’importance historique et patrimoniale de Maisons.

Le jardin est dans un état déplorable malgré le projet de restauration envisagé en 2016 : on attend, en réalité, une restitution dans son état XIXe, celui de Jacques Laffitte, auteur du lotissement du domaine, le seul état qui convienne à ce château en l’état actuel.

Des restaurations ont, certes, été effectuées mais elles ne sont pas judicieuses : couvrir la superbe stéréotomie de François Mansart de chaux blanche, comme elle se pratiquait parfois au XVIIe siècle, n’a pas de sens pour les périodes suivantes (XVIIIe-XIXe siècles). Laissons aux visiteurs la vue du savant assemblage et de la belle blondeur de la pierre. Une chaux rapidement salissante de surcroit, qui contribue au sentiment de négligence évoqué.

S’agissant de l’accueil du public, ne peut-on transférer la boutique dans l’espace symétrique, permettant aux visiteurs de disposer de l’espace suffisant pour circuler, surtout les groupes, plutôt qu’au sein des tables et présentoirs ? Ne peut-on donner aux personnels d’accueil des installations fonctionnelles, agréables et esthétiques pour les caisses et la consigne ?  

De toute évidence, les belles intentions affichées en 2016 sont restées lettre morte (en partie). Il convient d’adopter un programme ambitieux de restaurations et d’aménagement intérieur pluriannuels afin que l’on ait le sentiment de visiter la demeure d’un grand banquier du XIXe siècle plutôt que celle en déshérence de celui-ci.

Meublons, décorons, fleurissons comme le ferait Laffitte !

En vous remerciant de votre intérêt pour ce propos, veuillez recevoir, Madame la Présidente, l’assurance de ma considération distinguée.  

Philippe Cachau

Chercheur associé

Historien de l’Art et du Patrimoine

 

               Plafond gris de la salle a manger du comte d'ArtoisPlafond de l'antichambre du roi à restaurerPlafond écaillé du cabinet à l'italienne. Chromies surprenantes pour un salon xviie.

    Espace approprié pour la boutique du château en symétrie à l'accueil du public.Belle voussure de l'espace pour la boutique dont la stéréotomie est masquée par la chaux appliquée.Etat du jardin en novembre 2025. Arbres à tailler en rideau, parterre à reconsidérer, bassin à supprimer, balustrades et fossés à restaurer.

              Premiere salle en sous-sol revêtue de chaux blanche. Table a retirer.Murs et voussure de pierre du sous-sol, couverts de chaux, avec éclairage peu approprié.Stéréotomie du grand escalier masquée par la chaux.

                          Belles voussures du grand escalier au rdc dont la stéréotomie est masquée par la chaux appliquée.Etat de la chambre du maréchal Lannes.Etat de la soierie et de la corniche de la chambre de Lannes.

   Salle de bal grise et mal éclairée, restée dans son état XXe.Boiseries grises et or de l'antichambre du roi, état XXe.Aménagement et couleur du salon à l'italienne à revoir.

                                                                Cabinet aux miroirs à remettre dans son éclat XVIIe.     

Cliquer sur les images pour les agrandir et les faire défiler.                                                                               

François Mansart - Jules Hardouin-Mansart : L’« Entrée du Roi » du parc de Maisons (1658-1670)

Ce qu’il y a de fascinant chez les Mansart, c’est que l’on n’est jamais au bout de ses surprises ! Leurs créations et leur génie sont infinis.

Connaissez-vous la « Porte du Nord » ou « Entrée du Roi » à Maisons-Laffitte ?

 

                                       L' Entrée du Roi du parc de Maisons en 1778, AN, CP,N III Seine-et-Oise 378, détail

 

Sise aux limites des domaines de Maisons et de Saint-Germain-en-Laye, à deux pas du pavillon de La Muette, pavillon de chasse réputé de Louis XV, elle est sans doute l’une des créations les plus mal traitées des historiens des Mansart et des jardins aux XVIIe-XVIIIe siècles1.

En 2009, Béatrice Vivien, actuelle adjointe à la culture de la ville, historienne des Longueil et du château de Maisons, y consacra un long article. Elle y fait une analyse solide, illustrée de nombreux plans et documents anciens des Archives Nationales et du fonds documentaire de l’Association syndicale du Parc de Maisons-Laffitte (ASP). On le lira avec grand intérêt dans le fichier ci-dessous. L’auteure s’étend peu cependant sur l’aspect qui nous intéresse également : qui de François Mansart ou de Jules Hardouin-Mansart est l’auteur de cet ensemble remarquable ?

 

           François Mansart : La place du Nord et la grande perspective de Maisons, années 1650, cl. Ph. Cachau            François Mansart : Place du Nord du parc de Maisons, milieu XVIIe, cl. Ph. Cachau

                                                                      

Les deux serons-nous tentés de dire. En effet, si le projet naît à la fin de la carrière du Grand Mansart, à partir de 1658, il fut repris et parachevé par son petit-neveu Jules Hardouin-Mansart jusqu’en 1670. On sait comment le jeune architecte s’était formé sur les chantiers de son grand-oncle et combien il en assura l’achèvement après son décès en 16662. Maisons ne faillit pas à la règle. On peut même se demander si certains des pavillons déployés-là ne sont pas de la main même de l’architecte de Louis XIV comme indiqué plus bas (?).

Inscrite dans la grande perspective du château de Maisons, sans aucun doute la plus longue - 2 400 mètres exactement -, la plus belle du royaume avant l’avenue de Paris de Versailles, cette entrée témoigne du génie conceptuel de François Mansart en matière de constructions et de jardins. Son objet fut le suivant : comment conserver l’infini d’une perspective, sans murs, ni grilles, ni clôtures d'aucune sorte, tout en la protégeant des intrusions extérieures ?

 

          François Mansart : Pavillon en bastion de la place du Nord, milieu du XVIIe, cl. Ph. Cachau            François Mansart : Effets de ressauts des fossés, milieu XVIIe, cl. Ph. Cachau

 

Son ingénieuse composition surpasse assurément tout ce que Le Nostre créa en la matière. Cette entrée atteste ce que celui-ci dut au Grand Mansart en même temps que la rivalité ‒ amicale ‒ qui animait les deux hommes : qui de l’un ou de l’autre éblouirait le plus le spectateur par l'audace de ses créations ?  Jamais, en effet, on ne vit saut-de-loup si beau et si complexe.

François Mansart sut protéger là magnifiquement le domaine de Maisons de la faune et des intrus sans nuire à la perspective souhaitée. Béatrice Vivien rappelle que, contrairement aux bois visibles aujourd’hui qui barrent la vue, la grande allée de Maisons ouvrait sur un vaste paysage de landes.

 

                                                François Mansart : Panneau vermiculé en grès de Fontainebleau, milieu XVIIe, cl. Ph. Cachau                    

 

La composition de cette entrée en forme de petit homme tient autant du génie civil que militaire avec ses beaux jeux de renfoncements, ses fossés droits et circulaires, ses pavillons bas en forme de bastions avec grandes salles voûtées, qui enserrent le vaste hémicycle clôturant la perspective en contre-bas.

Les six pavillons initiaux en hauteur, tout comme les grilles qui les précèdent, sont caractéristiques de ce style Mansart, fait d’originalité et du goût prononcé des ressauts.

 

                    François Mansart : Grille latérale droite et ses beaux effets de ressauts, milieu XVIIe, cl. Ph. Cachau                          François Mansart : Grille latérale droite et son fossé, milieu XVIIe, cl. Ph. Cachau

 

En matière d’originalité, le pavillon de garde qui subsiste de nos jours présente une élévation rompant à plaisir avec la tradition : au lieu d’une élévation uniforme traditionnelle, l’architecte a choisi de déployer, au centre, une grande niche en anse de panier à la manière d’un portail ou d’une porte cochère pour abriter deux baies en renfoncement et un balcon au-devant dans un jeu de va-et-vient.

 

           François Mansart - Jules Hardouin-Mansart : Pavillon de garde, années 1660, face principale, cl. Ph. Cachau            François Mansart - Jules Hardouin-Mansart : Pavillon de garde, années 1660, détail, cl. Ph. Cachau

 

Comme il se doit, ce pavillon fut couvert d’un comblé brisé, dit alors « à la Mansart ». Si le brisis du comble en partie basse entre bien dans la tradition de François Mansart, en revanche la nature des lucarnes à ailerons et le style général de la construction, avec ses parements de fausses briques, inclinent pour une réalisation d’Hardouin-Mansart. Ou, disons plutôt, qu’il s’agirait d’une réalisation du premier, revu et corrigé par le second si l’on prend en considération le rythme alterné des modillons sous la corniche, originalité plus propre à François qu’à Jules Hardouin. Ce pavillon évoque, en effet, immanquablement les constructions en vigueur à Versailles sous Louis XIV.

 

              François Mansart -Jules Hardouin-Mansart : Pavillon de garde, vue d'ensemble, années 1660, cl. Ph. Cachau                         Pavillon de garde depuis la terrasse de la grille latérale droite, années 1660, cl. Ph. Cachau

 

Béatrice Vivien 2009 pdfbeatrice-vivien-2009-pdf.

Voir également : Béatrice Vivien, Les demeures et collections d'un grand seigneur : René de Longueil, Président de Maisons (1597-1677), thèse d'histoire de l'art, Claude Mignot (dir.), soutenue en décembre 2014.

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1.Évoquée sommairement dans le dernier ouvrage de Claude Mignot sur François Mansart, paru en 2016.

2. Voir les ouvrages de Bertrand Jestaz et d'Alexandre Gady en 2008 et 2010 et le nôtre, à paraître, qui réactualise le corpus de ses ouvrages.